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Contraints à réussir ou la nocivité des notes

Mis à jour : 11 déc. 2020


(Extrait du chapitre “Contraints à réussir” du livre Aimer nos enfants inconditionnellement d’Alfie Kohn, Éditions l’Instant Présent, 2015)


Mes préoccupations sont basées sur les différents types de motivations. Il y a une grande différence entre un étudiant dont l’objectif est d’avoir une bonne note et l’étudiant dont l’objectif est de résoudre un problème ou de comprendre un concept. La recherche montre que lorsque les enfants sont concentrés sur l’objectif d’avoir de meilleures notes, trois choses ont tendance à se produire : ils perdent tout intérêt pour l’apprentissage lui-même, ils essaient d’éviter les travaux difficiles et ils sont susceptibles de réfléchir de façon plus superficielle et moins objective.) Explorons chaque point.

1- Tout comme les enfants récompensés pour leur générosité finissent en général par être moins généreux, les élèves qui ont de bonnes notes – ou encore davantage ceux focalisés sur l’obtention de bonnes notes - sont moins susceptibles d’être intéressés par ce qu’ils apprennent. Cela, toutefois, ne se produit pas chez tous les enfants, certains semblent avoir une sortie d’immunité naturelle contre les effets destructeurs des notes à l’école. Mais le risque est très élevé pour la plupart des enfants. [...] Plus l’enfant raisonne en termes de notes et plus sa curiosité naturelle du monde va s’émousser.

2- Le système de notes pousse les élèves à choisir les matières les plus faciles. Dites-leur que telle option peut permettre d’obtenir une super note et ils éviteront de prendre des risques inutiles et sauteront sur cette occasion. Il ne leur faut pas beaucoup de temps pour comprendre que les matières les plus faciles sont la voie la plus sûre pour de meilleurs résultats. Ils choisiront un livre plus court, une dissertation sur un sujet plus familier afin de minimiser les risques de se tromper. Cela ne signifie pas qu’ils sont démotivés ou paresseux mais rationnels. Une réponse rationnelle aux adultes qui leur demandent d’avoir de bonnes notes et envoient le message que le succès est plus important que l’apprentissage. Une étude a montré que les parents qui valorisent le succès par-dessus tout sont plus enclins à vouloir que leurs enfants choisissent des projets « comportant un minimum de risques et un taux important de réussite » plutôt que des projets où « ils apprendront beaucoup de nouvelles choses mais risquent de faire de nombreuses erreurs ». [...]

3- La quête des bonnes notes conduit souvent les élèves à réfléchir de façon plus superficielle. Ils parcourent les livres dont ils ont besoin, ils font le minimum mais pas plus. Ils peuvent concevoir des astuces pour réussir brillamment la main un examen, ils peuvent même tricher. Les enfants doués à ce jeu passeront l’examen, auront un 20 et feront ainsi plaisir à leurs parents. Mais qu’auront-ils réellement appris ? Auront-ils trouvé des solutions inventives aux problèmes ? Auront-ils posé des questions pertinentes sur ce que le professeur leur a dit ou fait montre d’esprit critique sur ce qu’ils auront lu dans un livre ? Font-ils le lien entre diverses idées et savent-ils examiner un sujet sous différents angles ? Parfois cela arrive, mais les recherches ont démontré que ces élèves sont moins susceptibles d’avoir ces démarches si la question n’est pas tant de comprendre que d’obtenir un fabuleux bulletin. Le titre d’un article sur les récompenses en général est une bonne description des notes en particulier : « Des ennemis de l’exploration ».

En résumé, plus nous voulons que nos enfants (1) apprennent tout au long de leur vie, apprécient les mots, les chiffres ou les idées, (2) n’aillent pas systématiquement vers la facilité, et (3)deviennent capables de penser de façon approfondie et agile ; alors il va falloir les aider à oublier les notes. Mieux encore, il faudrait encourager les enseignants et les directeurs à minimiser (voire éliminer) l’utilisation de notes. [...]

Cela rend d’autant plus important de comprendre les dangers potentiels d’une telle pratique considérée comme acquise et de réaliser que la question importante n’est pas de savoir quelle note aura notre enfant, mais s’il considère la note plus importante que l’apprentissage lui-même. Les notes en elles-mêmes sont un problème. Mais si on pousse nos enfants à obtenir de meilleures notes – c’est à-dire que nous avons un objectif erroné et que nous l’associons à une méthode erronée – les dommages sont démultipliés. Nous ajoutons désormais que le contrôle sur les notes est également nocif.

Certains parents promettent des bonbons ou de l’argent à leurs enfants s’ils ramènent un bon bulletin. (Étant donné que les notes sont déjà des facteurs de motivations extrinsèques, cela revient à donner une récompense pour une récompense.) Certains parents utilisent la menace de punitions ou autres choses désagréables si les retours sur l’enfant de la part de l’école ne sont pas bons. Deux études différentes ont démontré que ces tactiques, au mieux, n’aident pas et, au pire, aggravent le problème. Plus précisément les enfants qui se sont vus offrir des récompenses pour de bonnes notes ou menacés de punitions pour de mauvaises notes ont eu tendance à se désintéresser des apprentissages et étaient donc moins susceptibles de réussir à l’école, conséquence directe de l’intervention parentale. En fait plus la volonté de réussite est grande chez le parent, plus elle est faible chez l’enfant. Dans les deux cas, nous voyons comment le contrôle retourne la situation.

Dans le cas des notes, la recherche n’a fait que confirmer quelque chose que beaucoup d’entre nous ont vu. Vous poussez vos enfants à faire leurs devoirs et ils défendent leur droit de décider soit par un geste de rébellion pur et simple soit par de la résistance passive : ils oublient, ils pleurnichent, ils cessent de travailler à leurs devoirs et passent à autre chose. Plus vous leur faites la morale sur l’importance des bonnes notes, plus vous vous appuyez sur la carotte et le bâton pour qu’ils aient de bonnes notes, et plus ils se sentent contrôlés et plus leurs notes vont baisser. Ce qui est troublant, ce n’est pas la baisse des notes, - après tout, j’explique que les notes ne sont pas utiles-, ce qui devrait nous préoccuper, c’est que les enfants réagissent à la pression de mieux faire à l’école en faisant encore moins d’efforts, et donc ils apprennent réellement moins. Peu importe que les bulletins soient décevants, si nous poussons trop fort les enfants, ils en feront encore moins.

Bien sûr, il y a une chance pour que la coercition l’emporte ; si nous serrons la vis, certains enfants vont réellement réussir ainsi que nous le voulions. Nous pourrions même obtenir d’eux qu’ils intègrent l’université de notre – excusez-moi, leur – choix. Mais ce genre de discipline exige le paiement d’un prix élevé. Comment ces enfants se sentent-ils ? Comment le stress agit-il sur leur santé émotionnelle ? Et que dire de l’intérêt pour la lecture ou la pensée ? Si ce sont les notes qui sont importantes, l’apprentissage est vécu comme une corvée, alors imaginons comment cet effet est multiplié si on ajoute la pression des parents pour améliorer ces notes. « Je n’entends jamais les parents parler de la façon dont ils peuvent donner le goût de la lecture à leurs enfants », observe un enseignant de New-York. « Je les entends plutôt se demander comment faire pour que leurs enfants apprennent à lire le plus tôt possible »19.

Ces priorités sous-jacentes ont des effets à la fois prévisibles et persistants. Par exemple, un de mes amis qui conseille les étudiants en Floride m’a parlé de l’un d’eux, qui était sur le tableau d’honneur de son lycée et avait d’incroyables notes. Il ne lui restait plus qu’à passer l’entretien qui le mènerait tout droit vers les plus brillantes universités. « Pourquoi ne pas commencer avec quelques livres qui vous ont marqué ? » a suggéré le conseiller. « Racontez-moi quelque chose que vous avez lu pour votre plaisir et non pour vos études. » Un silence pénible a suivi. Le jeune homme n’avait aucun livre à citer. L’idée même de la lecture pour le plaisir lui était étrangère. J’ai raconté cette histoire lors d’une conférence avec des parents et des éducateurs, ils ont hoché la tête. La plupart du temps, ces élèves sont la règle plutôt que l’exception. Pourquoi lire quelque chose qui ne sert à rien ? Pas de note ? Aucun test ? Alors pas moyen. [...]

Pour résumer, les notes sont nocives et utiliser le contrôle pour pousser les enfants à se concentrer sur leurs études est pire. Le pire de tout cependant, c’est d’ajouter ces techniques de contrôle à la parentalité conditionnelle. Certains parents ne récompensent pas les bonnes notes avec de l’argent mais avec de l’affection et de l’approbation. Ils utilisent leur amour comme levier pour que leurs enfants réussissent, au point que les enfants peuvent sentir les variations de l’amour parental au rythme des variations de leurs notes.

Merci de citer les sources indiquées en haut de la page pour tout reprise de l'extrait, ce texte est soumis au lois sur la propriété intellectuelle, copyright Éditions l'Instant Présent.


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